Entre-deux

Ce matin, notre PDG nous a réunis autour d’une table, mon « collègue » et moi, pour « faire le point, mettre les choses à plat et aller de l’avant », comme il nous l’a indiqué en début de réunion.

Vous savez, c’est mon fameux homologue avec lequel l’ambiance est quelque peu tendue ces derniers temps…

Bref, le sujet de mon billet n’est pas là. Mais il m’a quand même été, en partie au moins, soufflé par le Big Boss. Ainsi, après avoir comme on dit dans le jargon de la Maison « recontextualisé notre rencontre », il a poursuivi par ces mots : « Vous faites tous les deux du bon boulot. Alors, avec votre géguerre puérile, je me retrouve le cul entre deux chaises ». J’avoue, ça m’a choqué. Déjà « guéguerre », c’est quand même ultra péjoratif pour un conflit entre personnes adultes. Mais il est évident que le mot était pesé. En revanche, l’expression « le cul entre deux chaises »… J’étais quasi outrée: « Mais comment ose t’il devant moi, une femme ! » (« Non, arrête de penser des trucs pareils, il n’a tout simplement pas à dire cela dans le milieu professionnel, que tu sois une femme n’a rien à voir ! Tu fais le lit des misogynes »…).

Une fois la surprise passée, mon cerveau s’est mis à tourner à toute allure. C’est très pénible, mais ça m’arrive souvent : la boîte à pensées s’emballe, et je n’arrive plus à la maîtriser… Enfin, en tout état de cause, partie du « cul entre deux chaises » de mon patron, je me suis retrouvée à penser à la notion « d’entre-deux ».

« L’entre-deux », mais c’était bien ça qui m’oppressait depuis des semaines maintenant ! Merci Big Boss, vous venez d’éclairer ma lanterne avec votre goujaterie !

Je suis entre deux boulots, mon contrat arrivant bientôt à échéance, sans certitude qu’il soit renouvelé. Rester serait rassurant. Partir serait motivant. Cela étant dit, je ne suis pas seule à en décider.

L’entre-deux, c’est exactement et surtout le point où j’en suis dans ma vie d’une façon générale : entre deux grandes périodes de liberté (enfin, j’espère…) ; entre deux âges aussi.

Je ne suis plus jeune. Je ne suis pas encore vieille. Je suis pile au point bascule, comme qui dirait « entre les deux ». Je ne suis plus tout à fait comme avant ; ni totalement une autre ; et pas encore celle que je pressens que je serai.

En soit, c’est une petite révolution qui s’opère lorsque l’on franchit ce point : puis-je encore me permettre de porter des converses (mêmes neuves) pour aller travailler le vendredi (puis-je ne serait-ce que me les autoriser encore le week-end sans ressembler à une pâle imitation de Jane Birkin ?) ; que penser du slim (j’ai gardé la ligne, certes, donc, de dos, je peux faire illusion, mais de face..) ? Et les T-shirts à messages, je peux encore ou pas ? Les cheveux longs sont-ils réservés aux minettes ou peut-on vieillir la chevelure opulente sans ressembler à toutes ces femmes qui, la cinquantaine passée, s’épuisent à dénigrer le temps qui file en s’apprêtant comme de toutes jeunes femmes ? Puis-je me permettre de sortir sans maquillage ? Non, cette question ne se pose même pas. Je l’ai déjà dit, le manque de sommeil accumulé depuis quelques années (et d’autres causes moins glorieuses, je l’avoue…) m’a déjà conduit à répondre par la négative. Je me maquille désormais chaque jour (discrètement, il est vrai, on ne change pas sa nature profonde…) un minimum vital pour ne pas effrayer autrui (et, au premier chef, mon mari et mes enfants… Ce serait dommage quand même ! Vous m’imaginez faire hurler de terreur mon plus jeune fils juste en allant le réveiller le matin ?).

Pour résumer, la question centrale de l’entre-deux en matière d’apparence est donc la suivante : « Compte tenu de mon âge (et donc : de mes rides naissantes, de ma peau moins ferme, de mes cheveux moins denses et moins brillants, etc… J’arrête la liste parce que le but de ce billet n’est quand même pas de me tuer le moral) et de ce qui est « acceptable socialement », que puis-je encore me permettre en matière de look sans me transformer en « vieille-belle » ? ». Navrée, mais je n’ai pas trouvé d’équivalent féminin pour « vieux-beau ». Mais c’est une autre question… Je ne veux pas me transformer en « mémère » pour autant. Je ne nie pas le temps qui passe, mais je ne veux pas l’anticiper non plus. Je n’ai plus vingt ans, certes, mais pas encore soixante non plus ! L’entre-deux c’est donc une subtile recherche d’équilibre entre la jeune-fille que je ne suis plus et la femme mûre que je ne suis pas encore.

D’ailleurs, d’où vient-elle cette expression ? Une femme « mûre », qu’est-ce au juste ? Une femme, enfin, mesurée et prudente grâce aux bienfaits du temps (et un peu comme un ado qui ferait moins de bêtises et dont on dirait « il s’est calmé, il a mûri » ?) ? Ou alors, cette expression vise t’elle, même après un certain âge, à cantonner la femme dans un rôle de met (c’est mieux que le « morceau de viande », je le concède… mais quand même !) pour régaler ces messieurs ? … La question mériterait d’être creusée.

Naturellement, de tout cela découle une autre vision de l’entre-deux : je suis entre deux générations. Celle de mes parents, dont certains compagnons commencent déjà à partir. Celle de mes enfants, qui me pousse vers l’avant. Me voilà, à mon tour, complètement interloquée en attendant des expressions de « d’jeuns » purement et simplement incompréhensibles. Me voilà, à mon tour, inquiète sur la possibilité d’utiliser tel ou tel mot, telle ou telle expression sans passer pour la ringarde de service. Me voilà, à mon tour, tout à fait consciente que je ne suis pas immortelle. Et que certains des êtres qui me le sont le plus chers ne le sont pas non plus.

Pour garder le moral en dépit de la fatigue, des rides, des babies-geeks qui, à trois ans ,m’expliquent comment télécharger un jeu sur l’Apple Store, de ses converses blanches que j’ai finalement pas achetées, du tailleur noir de chez Carol qui fait bien trop vieille bique, des vendeuses de H&M qui me regardent comme si je m’étais trompée de magasin dès que je quitte le rayon enfant, de mes questions existentielles sur l’inéluctable fin de toute vie, je me plais à me dire que cette période d’entre-deux c’est aussi l’annonce d’une nouvelle ère de liberté lorsque les enfants seront grands. Après la liberté sans limite de la jeunesse insouciante, je suis dans un entre-deux de responsabilités : travail, enfants, … J’ai bon espoir que le jour viendra où je quitterai cette zone pour vivre, une seconde fois, une immense période de liberté.

Ils sont encore jeunes, certes, mais j’aime autant les prévenir tout de suite : si, dans quelques années, vous vous dites : «  Faisons des enfants, Maman s’en occupera », vous vous mettez le doigt dans l’œil !

Mon plan pour les prochaines années est le suivant : je vous nourris, vous élève, lave votre linge, vous accompagne aux entrainements et matchs des sports que vous vous voulez, vous éduque, vous aide à trouver votre voie, valide vos choix de conjoints… Et puis, je me barre au soleil !

Maniaque : inné ou acquis?

Certains jours, lorsque j’ai le loisir d’avoir le temps de penser, je me pose des questions existentielles…

Ce matin, au petit-déjeuner, alors que j’époussetais mon set de table pour la troisième fois, j’ai surpris un regard par en-dessous de mon mari, du genre « ça va pas en s’améliorant… ».

Je n’ai pas relevé, bien que cela m’ait quelque peu piquée.

Puis, en vidant le lave-vaisselle (oui, comme beaucoup de femmes, je suis multifonctions avec la possibilité d’exécuter plusieurs programmes simultanément), je me suis avouée que, au fond, son regard en biais était bien fondé… Je dois le reconnaître, je suis une authentique, une pure, une incontestable, une avérée ……… maniaque !

Ce constat posé, la question demeurant à trancher était la suivante : l’avais-je toujours été ?

Honnêtement, lorsque je repense à ma chambre d’adolescente et à tout ce que j’arrivais à dissimuler (pour ne pas avoir à ranger) au fond de mes placards ou sous le matelas de mon lit-tiroir, ou encore à l’état des appartements dans lesquels j’ai vécu pendant mes études les lendemains de fête, je crois pouvoir affirmer sans mentir que …non, je n’ai pas toujours été comme cela !

Alors que s’est-il passé en moi pour que j’essuie désormais la vaisselle et la range aussitôt sans plus attendre, comme avant, qu’elle sèche tranquillement et « naturellement » sur l’égouttoir ? Pour que j’aligne méthodiquement les trois télécommandes (télé + lecteur DVD + box) sur le meuble télé tous les soirs ? Pour que je traque frénétiquement le moindre mouton ou me surprenne à pousser une gueulante contre un gamin posant ses mains gluantes sur mes carreaux (d’ailleurs, pourquoi les enfants ont-ils toujours les mains gluantes… ??) ?

« L’expérience, ma bonne dame », me diront sans aucun doute ceux qui se réjouissent en secret que j’ai rallié leur camp.

Et… je crois qu’ils ont raison.

Les moutons le long des murs et au pied du canapé lorsque personne ne rampe à terre et ne lèche jamais le sol (sauf, ponctuellement, après une bonne soirée et très très tard dans la nuit… ou très très tôt le matin), ce n’est pas très grave. Mais lorsque votre premier bambin se met à crapahuter et explore l’univers familial, vous commencez à trouver cela beaucoup moins acceptable !

Même chose pour les sacs à main jetés négligemment à même le sol, toutes brides écartées : lorsque on est jeune et sans enfant, on s’en moque… Mais après avoir essuyé les cris de douleur et épongé la lèvre ouverte de votre fils qui vient de se prendre les pieds dedans, vous avez une fâcheuse tendance à ramasser et à ranger dans un coin le sac de belle-maman venue vous rendre visite.

C’est pareil pour les télécommandes. Parlons-en étant donné que j’ai déjà abordé le sujet : au début, je les rangeais soigneusement non pour le plaisir qu’elles soient rangées, mais bien pour les placer en hauteur, hors de portée des petites mains et des grandes bouches baveuses adeptes des boutons multicolores et de nouvelles expériences gustatives. Là où la mécanique est perverse c’est, qu’aujourd’hui, je les range parce que… j’aime qu’elles soient rangées.

Et tout est comme cela.

Lorsque vous débarquez à la maison, votre maxi-cosy sous le bras et, à l’intérieur, un petit être d’à peine quelques jours qui dépend entièrement de vous alors même que vous n’avez aucun mode d’emploi ni expérience en la matière, votre tête est tellement farcie de recommandations rabâchées à la maternité (ne pas garder un biberon de lait plus d’une heure, bien laver, bien stériliser, désinfecter la sucette si elle tombe par terre, bien se laver la main avant de préparer les repas, …) que vous portez un nouveau regard sur votre logement, votre cuisine, votre salle de bain : tout apparaît subitement comme un univers hostile peuplé de dangers insoupçonnés et de microbes !

Vous écartez les dangers (caches prises, verrou au placard des produis ménagers, tapis antidérapant au fond de la baignoire, barrière pour bloquer l’accès à l’escalier, un seul doudou dans le lit pour éviter les étouffements, …) et vous vous mettez à astiquer non parce que cela vous plaît, mais pour le bien du petit !

Et puis, un beau matin, vous vous rendez compte que vous ne le faites plus pour lui mais… pour vous ! Vous aimez que tout soit nickel, propre, rangé, à sa place, tiré au cordeau… Et vous vous découvrez un potentiel confirmé de psychopathe de l’ordre et de la propreté !

Bravo. Ou, plutôt, vraiment désolée pour vous parce que, pour faire marche arrière en la matière, et bien je vous souhaite beaucoup de courage !

Vous allez voir que, bientôt, vous aussi, vous ne pourrez pas vous empêcher de baisser les yeux par réflexe vers les chaussures de vos invités (pour vous assurer qu’ils se sont bien essuyés les pieds sur le paillasson…) lorsqu’ils arriveront sur votre palier ; que vous répondrez « non » à votre enfant qui vous demande un TUC avant le dîner sous prétexte de ne pas grignoter entre les repas (« Ouh la menteuse, la vraie raison c’est que tu viens de passer l’aspirateur et qu’il est impossible de manger un TUC sans mettre des miettes partout ! ») ; et que vous ferez la poussière avec un pinceau sur ses stupides lego pleins de bosses et de trous où se nichent les saletés !…

Ou alors, deuxième option : vous ne basculez jamais vers le « côté obscur des maniaques » et vous décidez que, après tout, ce n’est pas plus mal que vos enfants « se fassent leur immunité » (si, si, j’en ai déjà entendu justifier de ne pas faire le ménage plus d’une fois par mois comme cela). A vous de voir.

Alors, inné ou acquis? Sans doute un peu des deux. C’est là quelque part dans vos gènes, et ça attend le bon moment pour éclore.

Insultes du quotidien

Lorsque j’habitais encore à Paris, je me souviens d’être sortie de mon immeuble un beau (humour… c’était Paris donc gris !) matin, encore mal réveillée, pour partir au travail de bonne heure. Sur le trottoir d’en face, un jeune garçon – 12 ans tout au plus je vous l’assure – m’a regardée allumer une cigarette et s’est dirigé vers moi : « T’aurais pas une clope, m’dame ? ». Ça commence bien : pas de bonjour, cela aurait été superfétatoire, tutoiement de rigueur et autre politesse totalement absente (non, je suis mauvaise langue, il m’avait quand même donné du « M’dame »). J’aurais pu passer sur tout cela. Mais, à 7h30 du mat, filer une clope à un gamin qui n’avait même pas trois poils au menton, ma morale ne me le permettait pas. Il était trop jeune pour fumer. Je n’arrive pas précisément à me rappeler mes mots, mais ils ont dû tourner autour de cette idée : non, il était visiblement trop jeune, indépendamment de son incorrection indéniable, pour que je contribue à la naissance de son addiction. En tout état de cause, mon « Titi peu poli » a dû être vexé comme un poux car, alors que je tournais les talons pour poursuivre mon chemin, il s’en est donné à cœur joie dans le langage fleuri et j’ai donc débuté ma journée, le cœur léger vous l’imaginez, au son de « J’te nique, sale pute ! ».

Même lieu, même époque, autre personnage haut en couleurs croisé un beau matin. Comme quoi, les plus agressifs ne sont pas forcément ceux auxquels on aurait pensé… Tous ceux qui habitent ou ont habité Paris me l’accorderont : trouver un endroit propre où poser ses pieds est un quasi parcours du combattant … Bref, après plusieurs mois de vie parisienne, je concède avoir commencé à nourrir une sourde colère contre les « wawas caca à leur mémère » comme nous disions alors avec mon futur mari, qui mettaient un grand soin à semer leurs petits « souvenirs » sur mon chemin. Un matin gris donc, toujours sur le chemin du bureau, je me retrouve à marcher sur un trottoir étroit (impossible de « doubler » donc) derrière une vieille dame et son chiwawa riquiqui. C’était une vieille dame typique du XVème arrondissement / limite VIème : brushing, manteau de fourrure et gros collier de perles… Pas une pouilleuse, en somme. Bref, après quelques instants de marche au ralenti, le petit truc à poils tire sur sa laisse en cuire pour faire comprendre à Madame qu’il a un besoin. Pensez-vous qu’elle l’aurait positionné près du caniveau ? Que nenni ! Elle l’a laissé se soulager consciencieusement en plein milieu du trottoir, sous mes yeux ébahis. Ebahis parce que ça ne se fait pas, et d’une. Mais également par la capacité d’un être vivant aussi ridiculement petit à éjecter un truc aussi impressionnant. Et de deux. Enfin, je n’aurais peut-être pas dû, mais à la vue de ce spectacle, je n’ai pu un retenir un : « Hum, bon appétit ! ». Et ma vieille bourgeoise apprêtée, la conscience sans doute pas totalement tranquille et piquée au vif par ma remarque, de se tourner vers moi furibonde, en me lançant : « Tu veux que je te la fasse bouffer, connasse ?!!! ». Encore une journée qui commençait bien. Quel drôle de contraste entre le ramage et le langage, tout de même… Papa me l’avait bien dit pourtant : « L’habit ne fait pas le moine… ».

Encore et toujours à Paris. Dans le métro cette fois-là… J’avais déjà donné quelques pièces, dans la rame, au mime au visage triste qui s’était contorsionné entre deux stations et était ensuite passé d’un usager à l’autre, la main tendue. Je devais donc considérer avoir fait ma BA du jour. Tant est si bien que, lorsqu’un mendiant m’a interpellée, sur le quai, pour me demander « une petite pièce ou un ticket resto », j’ai gentiment répondu (notez quand même que la plupart des gens ne daignent même pas répondre…) « Non, désolée ». Et bien, mal m’en a pris ! J’ai eu le droit, en retour, à un superbe « Crève, salope ! » sous le regard indifférent des autres membres du troupeau d’anonymes en transhumance. Il est donc peut-être vrai que, dans certaines circonstances, le silence serait d’or…

Mais, à bien y réfléchir, les pires insultes, les plus blessantes pour mes chastes oreilles comme pour mon amour propre, sont sans doute celles qui ne disent pas leur nom. Un bon « Va te faire foutre, grosse pute ! » est sans doute bien moins perverse qu’une remarque sournoise malvenue…

En effet, que penser du « Elle est bonne, la nouvelle ! » murmuré fort peu discrètement par un jeune décérébré en costume- cravate à son voisin, à votre entrée dans une salle de réunion ?

Ou encore, des yeux écarquillés de surprise non dissimulable de votre interlocuteur : « Non, mais j’en reviens pas ! TOI, tu as fait Sciences Po ? Non, mais j’y crois ?!!! ». Bon, c’est vrai, je suis une femme, j’aime plaisanter, je suis blonde… Mais bon, j’ai quand même un cerveau ! Je ne pensais pas que cela puisse être à ce point inconcevable…

J’aime aussi beaucoup la petite phrase perverse de la collègue de bureau : « Tu es bien habillée aujourd’hui ». Allez, reconnaissez-le, vous y avez aussi eu le droit au moins une fois dans votre vie à cette petite pique bien blessante sous couvert d’un compliment ?! Vous en avez forcément une aussi dans votre environnement professionnel de cette espèce. Vous savez celle qui passe son temps à parler d’elle ou de ses enfants, qui vous coupe la parole quand vous essayez d’en glisser une, qui ne jure que par son nombril et celui de sa progéniture. C’est la même qui vous assène, comme pour vous expliquer ce qui est de bon goût ou pas : « Ah, non, moi mes enfants, je ne les habille jamais chez Vertbaudet… ». Pas assez chic, ma sœur. Par-contre pour les ploucs de mon genre et leurs enfants dégénérés, c’est parfaitement adapté…

J’apprécie également toujours à leur juste valeur les sous-entendus misogynes que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, genre : « Ah, tu es là ? Tu as pu faire garder tes enfants finalement ? ». Pause. Sourire faux-cul. « J’espère qu’ils vont mieux… ». Respiration profonde. Inspirer, expirer, inspirer, expirer. « Oui, je te remercie de prendre des nouvelles. C’est très gentil à toi ». Et ma main dans ta tronche…

Je me souviens aussi bien d’un de mes supérieurs hiérarchiques de sexe masculin. J’étais absolument convaincue qu’il était un vrai féministe ( !) en tout cas pas machiste pour un sou : il m’avait donné ma chance à un poste à responsabilités alors que j’étais encore jeune et inexpérimentée, m’avait accompagnée dans ma prise de poste, conseillée sur des positionnements, soutenue lorsque cela s’était avéré nécessaire… Au final, je pense qu’il avait fini par oublier que j’étais moi-même un spécimen du sexe dit faible. En tout état de cause, lorsqu’il a fallu organiser une procédure de recrutement suite à un départ dans le service dont j’avais la charge, nous avons eu une réunion mémorable pour débriefer sur les performances des candidats reçus en entretien. Et là, abandonnant son flegme et sa maîtrise habituels, il a porté un nouvel éclairage sur notre réflexion : « En recrutant une femme, nous prenons un risque… ». Un risque de quoi ? Quelle tombe enceinte ? Quelle prenne un congé parental ensuite ? Quelle soit caractérielle ? Quelle soit plus bête qu’un homme ?… A peine les mots sortis de sa bouche, j’ai eu le sentiment qu’une connexion s’opérait dans son cerveau, comme s’il venait de réaliser que c’était moi qui était assise en face de lui. Une femme précisément. Il a viré au rouge écarlate.

Et pour finir sur ces quelques propos insultants qui ont, parmi d’autres, émaillés ma route de femme, je terminerai par le dernier en date. Je suis actuellement en conflit quasi ouvert avec un homologue sur un projet de réorganisation qui touche mon service et le sien. Nous avons été convoqués à tour de rôle chez le PDG pour, officiellement, calmer le jeu. J’y ai trouvé, au début, une oreille attentive. Mais j’ai vite constaté que les dés étaient comme qui dirait, pipés d’avance, lorsqu’il m’a asséné, sur un ton paternaliste insupportable : « Je comprends que vous preniez les choses comme cela. Je salue votre implication personnelle et je sais que, en tant que femme, vous prenez les choses bien plus à cœur et vous réagissez plus vivement, avec vos tripes… ». Que répondre sans alimenter l’eau de son moulin ? « Oui, c’est vrai, en tant que femme, j’ai la sensibilité à fleurs de peau, je suis incapable de me maîtriser, et je suis donc moins apte qu’un homme à conserver une attitude professionnelle en toute circonstance ».

Il paraît que Charles de Gaulle avait répondu « Vaste programme ! » à un opposant qui lui avait crié « Mort aux cons ! ». Je ne saurais mieux dire.

Sortie de classe

Je voudrais revenir aujourd’hui sur un grand moment de bonheur que j’ai eu l’occasion de connaître à la fin du mois de juin dernier.

En bonne mère de famille investie que je suis (ou, tout au moins, que je tente du mieux possible d’être), j’ai posé ma candidature pour accompagner la classe de mon fils aîné (maternelle) lors d’une sortie d’une journée dans un parc animalier.

Et, j’ai eu le grand honneur de la voir acceptée. J’ai donc posé consciencieusement ma journée RTT et préparé un pic nic pour mon fils et pour moi.

Ce qui est certain, c’est que je n’oublierai jamais cette douce journée.

Moi qui voue un amour assez limité aux animaux et autres mollusques gastéropodes invertébrés, j’avoue qu’une journée dans un parc rassemblant escargots, rapaces, loups et… enfants, je ne pouvais rêver mieux…

Par où commencer ?

Sans doute par le trajet. Sous la pluie, avec un chauffeur de bus héritier de Fangio, des enfants vomissant par ci et par là pour cause de routes sinueuses, un tracteur immobilisé au milieu d’une intersection menaçant de faire exploser de rage ledit chauffeur déjà surexcité, des enfants demandant à intervalle régulier « On arrive bientôt ? » ou « J’ai faim, je peux manger mes chips ? ».

A l’arrivée au parc, distribution des enfants, si je puis dire, entre adultes accompagnants. Je ne sais pas si les maîtresses ont voulu se venger de quelque impair que j’aurais commis par mégarde mais, ce dont je suis certaine, c’est que j’ai touché le gros lot en la matière !

J’ai, ainsi, eu la chance et la charge de partager ma journée avec :

          La petite fille que ses parents avaient mis en sandales (pourtant, la maîtresse avait averti : « Prévoyez des chaussettes et des chaussures fermées »), pensant sans doute qu’un parc animalier s’apparentait à un musée… Bon, quoi qu’il en soit, nous devions nous arrêter environ tous les dix mètres pour ôter les gravillons qui glissaient entre ses chaussures et ses pieds et, il fallait que je la porte lorsque nous passions dans des zones boueuses  ou des hautes herbes (souvenez-vous qu’il pleuvait…). J’ai donc pris une double ration de sport ce jour-là ;

          Le petit sentimental esseulé qui me demandait à chaque temps mort « Et ma maman à moi, pourquoi elle n’est pas venue ? » la voix tremblotante et la larme nichée au coin de l’œil. « Elle doit travailler ». « Non, elle est à la maison ». « Alors, elle doit avoir beaucoup de choses à faire ». « Pourquoi, toi, tu n’as rien à faire ?». Silence, et dans ma tête uniquement : « Si, petit con, j’ai plein de trucs à faire… Mais tu veux que je te dise quoi ? Qu’elle aurait pu se bouger un peu et venir, elle aussi, se faire chier toute une journée avec des morveux? » ;

  La tête de turc. Vous savez cet enfant que tous les autres chahutent et auxquels aucun ne veut tenir la main. Au début de la journée, j’éprouvais beaucoup de compassion pour lui. Mais, après plusieurs heures à le tirer par la main et à écouter ses histoires sans queue ni tête et inintéressantes au possible, j’avoue qu’à moi aussi il a commencé à me taper sur le système… C’est incroyable comme certaines personnes, même toutes petites, arrivent à agacer tout le monde. Et c’est inexplicable. Impossible de savoir précisément ce qu’il avait dit ou fait pour me faire basculer à mon tour. C’était un tout. Un tout gonflant que je n’avais plus envie de me coltiner …

  Le « cracra pot de colle ». C’est celui qui, avec application, se retire des choses d’une taille inimaginable de chaque narine pendant dix minutes et qui, ensuite, avec son sourire d’ange, vient vers vous « A moi aussi, tu peux me donner la main ? ». « Heu, comment dire, tu vois je n’en ai que deux et, là, elles sont prises. Donne la main à Tom on verra plus tard… ». Beurk, quelle horreur !

  La curieuse langue pendue : « Et comment tu t’appelles ? », « Tu habites où ? », « C’est quoi ton travail ? », « Pourquoi ton fils ne porte pas son sac ? », « Pourquoi tu ne veux pas donner la main à … (NDLR : « cracra pot de colle ») ? » (elle va la fermer, oui ou non), « Pourquoi la maîtresse elle a un groupe de 5 enfants et toi de 10 ? » (tu peux me le refaire en parlant un peu plus fort, cette fois ?), « Tu as des loups dans ta maison ? », « On mange à quelle heure ? », « Tu peux aussi porter mon sac ? »….

   Le rêveur. Redoutable celui-là ! Il est perdu dans son monde et ses pensées. Il n’écoute rien, il marche lentement, toujours à la traîne. Vous vous retournez et vous constatez qu’il est resté quinze mètres en arrière. Alors, vous faites arrêter le groupe « Tous en rang deux par deux, et personne ne bouge un cheveu jusqu’à ce que je revienne ! » Ca y est, je me suis transformée en un être autoritaire ! Vous partez en courant avec miss sandales sous le bras (il pleut de plus en plus et tout n’est que gadoue…) pour récupérer Pierrot de la lune…

Je me souviens également avec une émotion toute particulière des deux pauses pipi/caca de la journée. Inexplicablement (et miraculeusement pour elles…) les maîtresses ont disparu les deux fois.

Remonter des braguettes, fermer des boutons, ramasser celui qui a glissé sur le sol détrempé des toilettes (je ne veux savoir ce qu’il y a parterre…), essuyer des fesses (celles de vos enfants, ce n’est pas toujours marrant, alors celles des autres…), en profiter pour passer au karcher « cracra pot de colle » et lui saisir la main (« Tu vois, c’est ton tour ! ») avant qu’elle ne retourne explorer ses naseaux, débloquer la porte du « petit boulet en devenir » qui a tourné le verrou et ne sait plus comment ouvrir, … Pour, au final, devoir sauter mon tour.

Le repas, c’était sympa aussi. Faire tenir deux classes de trente enfants chacune sous un préau d’environ 10 mètres carrés, assis à même le sol, arriver à leur faire gober le minimum vital sans qu’aucun ne pique le sandwich de l’autre ou ne renverse son jus de fruit sur le voisin, cela relève de l’exploit…Non, en fait, c’est impossible.

J’avais déjà dû passer mon tour pour la pause pipi. J’ai également sauté le repas.

Autant vous dire qu’à seize heures, lorsque le bus s’est engagé sur le parking pour venir nous récupérer, j’ai failli en pleurer de joie. J’avais la vessie pleine et l’estomac vide mais j’étais proche de la félicité. C’était sans compter les pleurs des enfants fatigués, de celui qui avait perdu son K-Way au parc, la deuxième mi-temps des vomis…

Ce soir-là, en me couchant, je me suis dit :

          Que les maîtresses étaient des saintes ;

          Qu’il fallait vraiment avoir la vocation pour faire ce métier là ;

          Que je leur gardais quand même un chien de ma chienne pour m’avoir ainsi bizuté ;

          Que, quoi que j’en dise les autres jours, mes enfants étaient quand même super propres, sages et obéissants ;

          Qu’il était décidément moins fatiguant d’aller bosser !

Recette contre l’ennui

Convives : jeunes adultes en quête d’émotion, cherchant à meubler le vide de leurs vies.

Ingrédients : jeunes adultes amoureux (2) ; jeunes enfants (2) ; asthme (léger) ; allergies (un soupçon de tout ce qui existe) ; emplois (2) ; ingrédient surprise (1).

Temps de préparation : 6 ans environ

Temps de cuisson : tout dépend de l’ingrédient surprise.

 

Prenez votre jeune couple d’amoureux transis. Laissez-le mariner dans l’insouciance quelques années.

Mariez votre jeune couple.

Un an plus tard, rajoutez un bébé adorable, certes, mais qui ne dort pas.

Trois ans plus tard, ajoutez un second bébé, tout aussi adorable mais très dynamique. Mélangez bien.

Ajoutez deux emplois à plein temps dans le saladier des jeunes parents (de quoi les occuper au minimum 8 heures par jours, cinq jours sur sept).

Placez-le tout éloigné de toute famille proche.

Faites mijotez à feu doux dans une grande ville réputée pour sa pollution atmosphérique. Maintenez bien le couvercle.

Saupoudrez de votre pincée d’asthme et de la poignée d’allergies.

Laissez cuire quelques temps à feu doux.

Puis, introduisez votre ingrédient surprise : une superbe fracture du fémur pour le plus jeune enfant (avec, à la clé, un plâtre du bassin aux orteils ; un enfant propre depuis quelques mois à grands renforts d’engueulades auquel on demande à présent de faire dans sa couche ; une ribambelle de nuits blanches)

 

Voilà, votre plat est prêt !

Vos convive sont à présents de jeunes parents constamment débordés (mission réussie : ils n’ont plus le temps de se demander s’il reste du vide à meubler !).

Si, après tout cela, ils ont encore parfois le sentiment de temps morts dans leur emploi du temps, désolée mais je ne peux plus rien pour vous. Et, de mon point de vue :

  1. Soit ils sont un croisement de Mère Theresa et Superman/ Wonderwoman ;
  2. Soit ils n’ont physiologiquement besoin que de deux heures de sommeil pour être en forme ;
  3. Soit, plus probable, ils ont rejoint le bal des faux-culs qui, cernes incrustés sous les yeux et mines cadavériques non dissimulables même sous des kilos de fond de teint, vous certifient que « si, si, tout va bien ».