Une si bonne amie ……….

Il est des questions perfides, pleines de sous-entendus, qui sont comme une gifle cinglante. Douloureuse mais, bien plus encore, humiliante.

Celle-là, j’aurais dû la voir arriver.

L’histoire était écrite d’avance :

 La « bonne copine » qualifiée un peu vite « d’amie », rencontrée pendant mes études supérieures (époque « on est jeune/ on a la tête pleine / on va changer le monde / mais avant ça on profite à fond ») ;

 La « bonne copine » un peu envieuse, au fond, parce que ses résultats étaient moins bons et que nous n’étions pas courtisées de la même façon. Comment dire… A l’époque, elle était un peu trop voluptueuse et un copain m’a avoué un jour « Comment rester avec une nana qui a des lèvres et des seins aussi gros ? Elle est gentille, tu vois, mais… ».

Elle semblait condamnée à répéter immuablement le même schéma : drague → « cette fois, c’est sûr, c’est un gentil »→ ce qu’attendait le gars en question → largage → cœur brisé ; 

 La « bonne copine » perdue de vue pendant quelques années (vous savez ce que c’est : premiers boulots menés tambour battant, quelques déménagements, stabilisation avec celui qui deviendra votre conjoint…) et retrouvée, au hasard d’une nouvelle affectation, dans une autre ville ; 

 La « bonne copine » qui, au téléphone, a un peu perdu de la gouaille et de l’accent du Sud qui faisaient partie de son charme, et parle un peu plus « pointu », dans un langage châtier ;

 La « bonne copine » qui m’informe occuper un poste stratégique dans une « boîte de com en plein boum » et avoir trouvé l’homme de sa vie « un type génial, parfait, respectueux, mais qu’elle ne voit que le week-end parce que lui aussi il occupe un gros gros poste » ;

 La « bonne copine » qui, lorsque nous nous revoyons pour la première fois, a incroyablement changé (la vache, j’ai du mal à y croire !) : envolé tout ce qui était en trop, elle est mince avec tout ce qu’il faut où il faut ; finis les cheveux indisciplinés, ils sont désormais impeccablement lissés ; ongles manucurés ; habits chics et ajustés ; talons vertigineux ; démarche assurée ; regard serein…

  La »bonne copine »qui balaie d’un coup d’œil mon salon et comprend que la donne a changé : je ne suis pas encore remise physiquement de mon deuxième accouchement, je n’ai visiblement pas les moyens de m’habiller dans les mêmes boutiques qu’elle, j’ai un bon boulot mais rien de transcendant, mon aîné rampe au sol en laissant des trainées de bave derrière lui…

C’est après l’échange de regard qui a suivi que j’aurais dû fuir. Mais je dois aimer souffrir ou alors j’ai souhaité, à tout prix, retrouver celle que j’avais connue avant en grattant le vernis puant dont elle s’était recouverte.

Et c’est ainsi que, pendant plusieurs mois, je me suis échinée à trouver des créneaux commun pour déjeuner ensemble, j’ai accepté qu’elle m’entraîne dans des lieux hors de prix où je ne me sentais pas à l’aise pour écouter ses inepties (« je fais du yoga avec mon kiné, parce que dans une salle de sport, je ne supporterais pas ! » ; « oui, on parle bébé parfois, mais voir mon corps changer… »).

Soyons honnêtes : de temps en temps elle faisait quand même mine de s’intéresser à moi et à ce que je faisais de ma vie. Et c’est d’ailleurs à l’une de ces rares occasions, après que j’ai raconté ce que j’avais fait le vendredi après-midi précédent, que j’ai reçu ladite gifle…

De ses beaux yeux verts parfaitement maquillés, avec sa bouche désormais nettement moins provocante car habilement maquillée, elle m’a interrogée, presque susurrée :

« Mais comment peut-on passer de Science Po à la vente de gâteaux à la sortie de l’école ? »

J’ai hésité à me lever pour partir, profondément blessée. Ou à lui répondre car, de mon point de vue, je ne manquais pas d’arguments : je ne fais pas que ça/ j’ai aussi un boulot / je suis capable, moi, de m’intéresser à autre chose que mon petit nombril / de donner du temps pour le collectif / rappelle moi la chose particulièrement remarquable que tu as accompli dans la vie et qui te donne légitimité pour juger les autres/…

Mais je n’en ai rien fait.

Sa question est restée suspendue, comme une ombre, au-dessus de nos têtes.

Et, par le silence qui a suivi, nous avons toutes deux convenues tacitement que nous ne nous reverrions plus.