Quand il vaut mieux ne pas savoir

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Poussés par une curiosité maladive, un besoin de contrôle, ou peut-être l’impératif mental d’être rassuré, nous nous trouvons parfois à déployer des trésors d’ingéniosité, de diplomatie, de manipulation ou de roublardise pour savoir… ce qu’il vaudrait sans doute mieux ignorer.

Une illustration ? La situation exposée ci-après. Vous pressentez que les journées d’école sont « compliquées » pour votre petit dernier. Vous avez sondé la maîtresse (« Tout va bien ! »), essayé de le faire parler (« Me souviens plus »), voire tenté de soudoyer vos aînés pour qu’ils le surveillent discrètement pendant la récréation plutôt que de jouer. Mais, rien n’y fait, vous n’êtes pas parvenus à obtenir les informations que vous espériez. De guerre lasse, vous vous êtes décidés, une fin de matinée, à vous poster, tel un renard à l’affut derrière un buisson, pour espionner la migration quotidienne de sa classe vers la cantine. Et là, vous avez vu votre chère et fragile petite crevette, visiblement exténuée, pleurer toutes les larmes de son corps en gémissant en continu « Je veux ma maman, je veux ma maman… », sans qu’aucun adulte accompagnant ne lui accorde un regard ou ne témoigne de la moindre compassion, ne serait-ce qu’en lui ébouriffant les cheveux au passage. Et ? Maintenant que vous avez vu, à présent que vous savez, vous voilà bien avancés ! Vous allez faire quoi ? L’école à la maison ? Arrêter de travailler et finir sous les ponts pour lui éviter la cantine tous les jours ? Impossible ! Non, ce que vous allez faire, c’est retourner au boulot le moral en berne et les tripes tordues.

Ça en valait vraiment la peine.

Autre exemple : vous avez mandaté une entreprise pour refaire à neuf le petit appartement que vous venez d’acquérir. Vous avez des délais contraints (dédite envoyée pour votre logement actuel, versement d’acomptes et arrêt d’une date avec un déménageur, promesse faite à vos enfants qu’ils seront dans leurs nouvelles chambres avant la rentrée, …) et ladite entreprise s’est engagée fermement sur un calendrier détaillé (jour par jour) de chaque tâche permettant de tenir les échéances. Tout roule. Mais, un beau matin, assis à votre bureau, vous tournez les yeux vers la fenêtre et découvrez qu’en vous penchant un peu vous pouvez voir votre futur chez vous, là-bas, au loin. Que c’est amusant ! Vous notez qu’ils ouvrent les volets dès qu’ils arrivent et les ferment lorsqu’ils repartent ; vous avez l’impression de pouvoir suivre le chantier à distance, en quelque sorte. Jusqu’à ce qu’il se passe un jour, puis deux, sans que les volets ne soient ouverts. Ou alors, quelques heures à peine. Lorsque vous les appelez pour vous enquérir du bon avancement du chantier, ils vous répondent, confiants, que tout va bien. Et vous vous dites que vous auriez préféré ne pas savoir, ne pas pouvoir contrôler leurs allées et venues, plutôt que de vous torturer à longueur de journée et de vous faire gauler par vos collaborateurs le nez collé à la vitre…

L’ignorance, c’est la félicité, je vous dis !

Et il y a tant d’autre domaines dans lesquels il est préférable de ne rien savoir : ce que votre belle-mère pense vraiment de vous ; ce qu’il y a dans vos lasagnes affichées « 100% pur bœuf » ; ce que votre mari fait vraiment pendant son séminaire d’entreprise à Paris ; ce qu’il advient du steack tombé par terre dans la cuisine du Mac Do ; ce qui se cache derrière le sourire incrusté de votre collègue de bureau ; ce qui traverse la tête de vos enfants lorsqu’ils vous voient tituber parce que vous avez un petit coup dans le nez ; ce qui permet au Coca – dont vous vous abreuvez régulièrement – de faire partir la rouille au fond d’un vieil évier, …………..

Le travail, un coloriage magique?

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J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire : je ne suis pas malheureuse au travail, notamment parce que j’y côtoie un certain nombre de personnes éminemment sympathiques et/ou drôles, mais ce que je fais est loin de me passionner.

Vous pourriez objecter que, au final, bien de personnes doivent parvenir à vivre de leur passion et que beaucoup sur terre sont bien plus malheureux que moi.

Il n’empêche : maigre consolation que de se dire que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs (ou qu’elle est même inexistante) et le travail, c’est tout de même au minimum 8 heures par jour, 5 jours par semaine, pendant une très grande partie de l’année. Alors, c’est parfois pesant…

Pour moi, le travail s’apparente à ces longues minutes à l’école pendant lesquelles je devais m’appliquer à colorier, sans déborder ni laisser de blanc, un coloriage dit « magique » (mais qui ne me faisait pourtant jamais l’effet annoncé !), en respectant le code couleur imposé (1 = rouge, 2 = vert, etc) pour voir apparaître, une fois le travail achevé, une tête de tortue ridicule ou un Père Noel et ses rennes joufflus ; alors même que je ne rêvais que d’une page blanche pour laisser exploser les couleurs en tous sens et donner libre cours à mes envies.

Néanmoins, je me suis toujours parfaitement « maîtrisée » : j’ai toujours rendu, à temps, des coloriages impeccables honorés d’un smiley souriant apposé sur mon « œuvre » par la maîtresse.

Aujourd’hui, j’en suis encore un peu là : je fais ce que je dois faire, dans les délais, en m’appliquant et mes chefs sont très satisfaits (ce sont eux qui le disent, pas moi !).

Mais l’envie d’autre chose est toujours là…

Je ne sais pas quel genre d’artiste de la vie vous êtes mais si, pour vous également, le travail quotidien prend des airs de coloriage encadré et rigide – alors que votre esprit aspire à prendre l’air et s’emballer – trouvez-vous une page blanche (quelle qu’elle soit : littérature, cinéma, monde associatif, contemplation, mode, …), équipez-vous des pastels nécessaires et colorez, colorez, colorez votre vie, même si ce n’est que quelques minutes par jour ou par semaine, en faisant ce que vous aimez vraiment.